S’engager pour les femmes
& le Guatemala

Jacques Mateos est un photographe très dynamique dans le monde de la photographie sociale en France et au-delà. Si vous ne le connaissez pas encore, je vous invite à lire son interview de « photographe du mois » avant de poursuivre cet article.  Vous découvrirez ici une autre facette de son travail, et surtout son engagement auprès de l’ONG Oxfam. Un reportage qu’il a réalisé il y a un an,  au Guatemala, qui vous touchera certainement, vous aussi…

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PEUX-TU NOUS PARLER DE TON PROJET POUR OXFAM ?

La mission d’OXFAM au Guatemala est de mettre en place des projets dédiés aux femmes, voire des micro projets très locaux et qui sont déterminés en fonction du contexte géographique, qui leurs permettent ainsi d’acquérir plus d’autonomie financière en revendant les produits et de pouvoir faire subsister leur famille. Les projets sur lesquels j’ai travaillés sont des mises en place de culture (cultures sur étagères) ou de support aux cultures en pleine terre (consolidation du sol par muret, drainage…) . Ces micro projets sont un peu disséminés et pris séparément peuvent ressembler à une goutte d’eau dans l’océan. Mais en milieu aride et hostile ça peut être la survie d’un groupe et qui va constituer la base d’un village, qui va alors être stable et dans le quel une autre ONG va venir mettre en place une école (projets convergents) sans cela ils viendraient grossir les rangs des désoeuvrés dans les pourtours des villes.

Le Guatemala a des routes et des zones en plein territoires des narcos trafiquants qui peuvent fournir du travail à une partie des hommes, dont certains partent et abandonnent les familles, le contexte est délicat, pour ceux qui sont en bas de l’échelle c’est rarement en leurs faveurs et même si certains villages profitent des trafiques, dès qu’on s’éloigne dans les montagnes on voit bien la situation très compliquée: pas de transport, pas de travail, saison des pluies, village qui se vident.

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J’ai donc documenté certains projets à des fins de support pour montrer l’efficacité de leur travail, le sourire des femmes qui avaient trouvées un but et de l’espoir pour leurs enfants, les aider à monter des dossier et créer des synergies avec d’autres ONG avec lesquelles ils travaillent conjointement. Avec des budgets limités, c’est l’organisation locale entre les ONG qui montent des projets convergents qui fait avancer les choses, on en parle rarement.

C’est une documentation positive: « oui c’est dur, mais oui, on y arrive, c’est utile », j’ai essayé de montrer le contexte environnant, la dureté du paysage, certaines pénibilité de travaux, l’esprit d’équipe et de famille, la beauté des personnes, les enfants heureux, leur fierté devant ce qu’ils ont accompli. Aussi, faire en sorte que cela soit beau, soigner la lumière, au départ tout est fait en couleur, dans le cas présent je pense que ça n’aide pas la cause à dramatiser par un noir et blanc.

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POURQUOI AS-TU CHOISI DE TRAVAILLER AUPRÈS DE L’OXFAM ?

C’était sur ma liste de choses à faire, mais comment aborder le problème?… C’est justement dans cette période que j’ai eu la chance de signer un mariage au Guatemala, c’est loin d’être commun, j’étais emballé par l’idée et comme le mariage était en Mars ça pouvait me laissait du temps avant ou après pour voyager dans le Pays. J’étais donc réceptif aux sollicitations et le marié Colombien est un ancien de Médecin sans frontières, spécialisé sur cette partie du monde, viscéralement amoureux de l’Amérique latine, qui monte les projets et qui parcourt les antichambres des gouvernements à la recherche de fonds. Il m’a écrit « Jacques, j’ai besoin de vous… Accepteriez vous de nous aider? », j’ai répondu « Bien sur que je vais vous aider !». C’est parti de là.

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ETAIS-TU BÉNÉVOLE ?

Oui, tous les frais ont été payés et en local j’étais avec une équipe qui m’a pris en charge et une deuxième qui gérait les projets et faisait les interfaces, donc plutôt une grosse infrastructure, ce qui finalement me gênait dans ma façon de travailler, moi qui fait plutôt de l’immersion, quand on arrivait avec les 3 4×4 en file indienne en soulevant la poussière qui se voyait de loin, ça me dérangeait vraiment.

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POUR QUEL(s) USAGE(s) CES IMAGES ONT ELLES ÉTÉ CRÉES ?

Documentation interne et externe, justification des projets, rapport de fin d’année, rapprochement avec d’autres ONG, communication interne à OXFAM.

QUELLES DIFFICULTÉS AS-TU RENCONTRÉ ?

La première, c’est la langue, je ne parle pas espagnol du tout et ils ne parlaient pas anglais (sauf OXFAM), j’ai ressenti une très grande frustration même si les regards et les sourires peuvent aider à faire passer ce qu’on ressent. J’avais vraiment envie d’échanger, de partager avec eux, mais c’était très difficile.

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La deuxième, c’est la vitesse d’exécution, comme on avait beaucoup de route dans des conditions difficiles (excepté pour le projet de Guatemala City qui était urbain), qu’on était calé sur un planning quasi horaire et que l’équipe était importante, il y avait une volonté de minimiser les coûts et on avait peu de temps sur place, juste quelques heures.

Quand tu descends de 3 ou 4 heures de shaker dans un 4×4, de se plonger directement le boitier à la main et de se dire « allez, c’est quoi, ça se passe ou? on y va… » on se rend vite compte que c’est pas comme ça que va se passer, du tout.

Comprendre la situation, regarder, voir qui fait quoi, imaginer le travail, d’aller voir les gens, de ressentir, déjà il me faut 1 heure pour intégrer et digérer tout. Je restais 3 heures quand il aurait fallu rester 2 jours minimum. On n’a pas le temps de réfléchir sur place, en tout cas pas moi… On est dans l’action tout le temps (ou en train de manger ou de dormir), la réflexion se fait après et le lendemain c’est trop tard on est déjà ailleurs. Sur le terrain c’est vraiment le photographe qui prend le dessus.

0015-Oxfam-Guatemala-(c) jacques mateos-21280016-Oxfam-Guatemala-(c) jacques mateos-2212 Le premier jour il y avait une photographe payée à la mission, une locale payée par une autre ONG et qui avait rejoint le groupe, je n’avais pas bien compris pourquoi. Sa façon de travailler qui visiblement n’allait pas dans le même sens que moi : trop de casquettes, trop d’écussons partout, trop bruyante, trop voyante, trop photographe, bref…. « trop tout ». Elle me collait en permanence et comme je bouge beaucoup, invariablement je la retrouvais dans mon champ. Je m’en suis ouvert au chef de mission OXFAM et elle a quitté le groupe. D’où l’importance de vraiment cadrer votre rôle et ceux des autres dans les missions à plusieurs.

QU’EST CE QUE CE PROJET T’A APPORTÉ CONCRÈTEMENT ?

Une réflexion sur l’image de mariage (qui reste une majorité de mon travail si on ajoute les couples). Je suis déjà très axé sur les gens qui vivent un mariage, sur un reportage construit sur des moments vrais avec ce qu’on a autour de disponible, la lumière, les lieux, j’ai du mal à mélanger avec le factice. Faire ressortir quelque chose avec tout ça, la beauté d’un regard, l’émotion d’une situation , enchainer les images pour faire une histoire.

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En principe je travaille vite, là finalement je me suis rendu compte que c’était pareil, je faisais instinctivement les mêmes gestes, que mon cerveau réfléchissait de la même façon. J’observais leurs gestes, je répondais à leur regards, je m’approchais près, je touchais une épaule ou un bras, des cheveux d’enfant pour établir un contact. Je voyais les photos les unes derrière les autres avec une construction, un début, une fin. Dans la pratique, le résultat peut être là, ou pas…

Au retour, j’ai eu du mal sur les premiers mariages, je me demandais un peu ce que je faisais là, a posteriori je pense qu’il n’y a pas de relation de cause à effet dans ce sens là, c’est peut être le contraire justement, je suis sûrement parti au Guatemala à cause de ça, c’était un besoin. Quand je mets les évènements et les rencontres bout à bout jusqu’à l’ouverture du studio Les pavés bleus et la façon dont je travaille maintenant (ou au moins, comme j’essaye…) sur les mariages, les couples, le studio ou même l’entreprise, je me rends compte que ce projet n’était pas un aboutissement du tout mais au contraire juste le début de ma réflexion et d’un virage qui s’amorçait, à la fois professionnel mais personnel aussi.

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J’ai envie d’y retourner plus longtemps, je me suis rendu compte que finalement c’était un travail de préparation, à la fois sur le fond du sujet et aussi pour moi pour la motivation qui m’avait fait dire oui immédiatement. J’ai envie de donner plus, si par mon travail je peux les aider à mettre des qualificatifs sur le leur, sur les gens qui vivent là bas dans ces conditions et qui sont heureux de leur vie, alors oui je le ferais et je redirais oui aussi vite.

Ce projet n’était pas un aboutissement mais le début d'une réflexion et d’un virage qui… Click To Tweet

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AS-TU DES CONSEILS À DONNER À CEUX QUI SOUHAITERAIENT RÉALISER UN PROJET CARITATIF / ENGAGÉ ?

Bien connaitre ses capacités personnelles, physiquement ça peut être dur (j’ai fait un malaise à l’aéroport au retour qui m’a fait rester une journée de plus et qui a compliqué mon planning), émotionnellement ça peut être compliqué (dans mon cas ça l’a été), le faire en pleine connaissance de cause. Savoir pourquoi on le fait (sûrement le moins simple, finalement) et se dire que le retour peut être difficile. Bien comprendre ce qu’on te demande et y répondre parfaitement, ils n’ont pas forcément l’occasion de le faire une deuxième fois.
Ne pas décevoir, faire plus, ne pas avoir d’attentes particulières et se dire qu’au départ on y va pour eux, pas pour faire des images pour une expo…

Logo Jacques Mateos , photographe paris

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2 Commentaires

  1. Bonjour !

    Je découvre ce blog avec grand plaisir grâce à cet article sur le reportage photo. Je trouve ça super d’interviewer les photographes, de discuter de leurs projets, d’exposer leurs photographies. Celles-ci sont superbes ! Et cela nous permet de découvrir des photographes via ce blog!
    Merci également pour les conseils, c’est très intéressant pour des amateurs comme nous.

    Je m’en vais continuer l’exploration de ce blog, à bientôt!

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